08-L'origine des jerricans

Publié le par Hubert DENYS

08-L'origine des jerricans

Genèse de ces bidons:

Durant la 1ere guerre mondiale, les armées belligérantes utilisaient des bidons métalliques pour transporter leur carburant et leur eau potable. Les Français en avaient même pour transporter du vin. Chacun avait sa forme et sa contenance spécifique et ce, jusqu'au début de la seconde guerre mondiale.

Le bidon anglais: Il était de forme parallélipédique, d'une contenance avoisinant les 20 litres. Il était fermé par un bouchon en laiton et une clé était nécessaire pour l'ouvrir. Ce bidon était en tôle de faible épaisseur qui avait tendance à se perforer au moindre choc. Les soldats les avaient surnommé "Flimsies gas can" (bidon d'essence mince, fragile)

 

Le bidon anglais et son bouchon de fermeture. (M. Kanfer/Pinterest)

Le bidon anglais et son bouchon de fermeture. (M. Kanfer/Pinterest)

Le bidon allemand: Il était construit en tôle de zinc, avait une forme triangulaire, d'un usage peu commode et d'une contenance de 20 l. De plus, il n'existait aucune standartisation entre les modèles des divers fabricants. De par leur forme, leur poignée de transport et leur goulot, on ne pouvait pas empiler les bidons d'où un emploi limité. De plus, les soudures, qui étaient réalisées à l'étain, étaient fragiles.

Ces deux bidons avaient tous les deux le même défaut: il était difficile d'effectuer un transvasement de carburant  sans l'emploi d'un entonnoir pour éviter les pertes.

Deux modèles de bidons allemands en usage jusqu'en 1936. (Bundesarchives)                                                                                         Transvasement de carburant à partir d'un bidon anglais de la 1ere Guerre Mondiale en Lybie en 1942. (IWM)
Deux modèles de bidons allemands en usage jusqu'en 1936. (Bundesarchives)                                                                                         Transvasement de carburant à partir d'un bidon anglais de la 1ere Guerre Mondiale en Lybie en 1942. (IWM)

Deux modèles de bidons allemands en usage jusqu'en 1936. (Bundesarchives) Transvasement de carburant à partir d'un bidon anglais de la 1ere Guerre Mondiale en Lybie en 1942. (IWM)

Une invention italienne?

Il semblerait que le jerrican, tel que nous le connaissons aujourd'hui, provienne du bidon d'essence utilisé par l'armée italienne en 1936. Lors d'une manoeuvre avec leurs alliés, les Allemands remarquent la fonctionnalité de ce récipient et ils en subtilisent un exemplaire. Ils chargent l'ingénieur en chef Vinzenz Grünvogel, de la firme Müller Maschinen de Schwelm en Westphalie, d'élaborer dans le plus grand secret, un bidon de forme et de conception révolutionnaire afin de donner un maximum d'autonomie opérationnelle indispensable à la mobilité et à la rapidité d'intervention des Panzerdivisionen. L'ingénieur Grünvogel conserva la forme originelle du bidon italien, décentre le goulot et modifia les poignées de transport. Ils le nommèrent "Wehrmachtkanister", code militaire R-12, mais est plus connu en Allemagne sous le nom de "Kanister" c'est-à-dire bidon. Ce bidon sera produit par la firme AMBI-BUDD Presswerk de Berlin qui fournira les machines-outils.

Un premier bidon est créé: Il est de forme parallélipédique composé de deux coques en tôle emboutie de 8/10e de mm assemblées par soudure. Son goulot se trouve placé plus bas que les poignées permettant ainsi l'empilage de 5 bidons. Il est équipé d'un bouchon à came avec prise d'air incorporée évitant le refoulement du contenant lors du versement. Son maniement est facilité par ses trois poignées parallèles. Les poignées extérieures permettent la prise de 2 bidons vides d'une seule main, soit 4 bidons par la même personne. La barre centrale permet le portage de deux bidons pleins

Le jerrican italien "Tachine (Col. Privée)

Le jerrican italien "Tachine (Col. Privée)

Deux exemples de l'utilité des 3 barres de portage parmi d'autres. (Col.privée Philippe Léger)

Deux exemples de l'utilité des 3 barres de portage parmi d'autres. (Col.privée Philippe Léger)

Ses flancs sont renforcés par des formes en X embossées lors de l'emboutissage mais on s'aperçoit que, malgré ces embossures, les flancs du récipient ont tendance à "travailler" lors du transport de carburant par fortes chaleurs aussi,

à partir de 1942, le renforcement en X est remplacé par un rectangle prolongé de quatre bras sur chacun de ses angles. Le problème est résolu.

 

Les deux modèles d'embossage du bidon allemand. (Col.privée Philippe Léger)

Les deux modèles d'embossage du bidon allemand. (Col.privée Philippe Léger)

La forme bien spécifique du bidon allemand développe des caractéristiques qui lui sont bien particulières:

Etant donné la position basse du goulot par rapport aux poignées, cela évite que le niveau de remplissage du carburant dépasse cet orifice d'où une capacité constante. De plus, une fois le bidon fermé par son bouchon à cames, de l'air, emprisonné dans le vide des poignées et la bosse à l'arrière de celles-ci, assure la flottaison du bidon plein en cas de chute dans un cours d'eau ainsi que le maintien de ce goulot hors de l'eau, empêchant à celle-ci de rentrer dans le bidon et de se mélanger au carburant.

Réserve d'air du bidon allemand, schématisée en bleu. (Bundesarchives)

Réserve d'air du bidon allemand, schématisée en bleu. (Bundesarchives)

Les Allemands vont veiller à ce que le secret concernant ce bidon soit conservé le plus longtemps possible au point que celui-ci sera dissimulé aux yeux des étrangers lors de l'annexion de l'Autriche et de la Tchécoslovaquie et n'apparaîtra qu'en 1940 au cours des opérations en Norvège. Ce sont les Français qui, les premiers, se saisirent de ces bidons à Narvik pour les copier à l'identique, sans chercher à les modifier.

Au printemps 1939, avant la guerre, deux ingénieurs, l'un américain, Paul Pleiss, l'autre allemand, décident d'effectuer une expédition en Inde avec un véhicule modifié par leurs soins. L'allemand, qui a accès à l'aérodrome de Tempelhof, vole 3 kanisters pour terminer l'équipement de la voiture. Le voyage se déroule sans problèmes pour les deux acolytes et, après qu'ils aient franchi 11 frontières, le vol et ses auteurs sont découverts. Goering envoie un avion et des hommes de main à leurs trousses pour les récupérer. L'ingénieur allemand est rattrapé, accusé de haute trahison, passé par les armes pour avoir divulgué les secrets de fabrication du bidon. Les poursuivants n'arrivent pas à retrouver ceux qui avaient été dérobés.

Paul Pleiss, l'américain comprend que si les Allemands étaient à ce point préoccupés par la récupération des bidons, c'est que ceux-ci devaient être secrets. Il se rendit à Calcutta et prit l'avion pour les Etats-Unis. A son arrivée, il prend contact avec les autorités militaires de son pays et leur explique son aventure ainsi que la réaction brutale des Allemands. Les autorités militaires l'écoutent d'une oreille distraite et ne portent que peu d'intérêts à ses propos. Il fait alors rapatrier son véhicule et les bidons aux USA et montre ceux-ci aux militaires. Ceux-ci consentent enfin à reconnaître les révolutions apportées par la conception du bidon et en font une copie non sans y imprimer leurs marques.

 Ils ne conservèrent que la taille des bidons et modifient presque tout le reste pour finalement obtenir une pâle copie  qui se montra, à l'usage, bien inférieure tant en conception qu'en qualité au modèle allemand original.

Ils abandonnent le principe des deux coques de métal embouti à la presse pour le remplacer par une feuille de tôle pliée afin de former les 4 faces: flancs et côtés. Cette tôle est soudée sur l'arrière en une seule ligne. Le problème majeur causé par cette modification est que cela rend le bidon moins résistant aux gonflements apportés par la dilatation du liquide lors des fortes températures extérieures, comme celle du désert, tandis que les soudures des deux demi-coques de l'original apportent un renfort supplémentaire aux flancs. Le fond est rapporté et  simplement serti sur l'ensemble ce qui s'avérera être, ultérieurement, une source de fuite suite à des chocs ou à des gonflements.

 Le dessus est composé d'une pièce emboutie, soudé sur l'ensemble précédent. Il comporte les 3 poignées et est fermé par un bouchon à vis retenu par une chaînette, ce qui nécessite un outil spécifique pour ouvrir ou fermer le récipient. Ce récipient sera désigné par la référence MIL-C-12836D. Il reste ainsi jusqu'en 1943 où l'US Marines Corps demande la modification du bec verseur, qui est alors copié sur le modèle original allemand, en montant un bouchon à cames.

La copie américaine du jerrican allemand. (Philippe Rispal)

La copie américaine du jerrican allemand. (Philippe Rispal)

A l'occasion d'un séjour à Londres, Paul Pleiss prend contact avec les militaires britanniques  et leur montre  les exemplaires des bidons allemands en sa possession. Contrairement aux Américains, les Britanniques sont  immédiatement conquis par le récipient. Il faut dire que les déboires rencontrés lors de l'échec du débarquement de Dieppe leur avaient fait comprendre qu'une armée moderne motorisée avait besoin d'un ravitaillement constant ainsi que des nourrices en grande quantité.

Pressés par le temps et n'ayant pas les moyens de jouer les difficiles, ils ne s'embarrassent par dans des recherches inutiles et copient purement et simplement le kanister allemand. C'est ainsi que dans la guerre du désert de Lybie, les Anglais et les Allemands ravitaillèrent indifféremment leurs véhicules réciproques avec les mêmes bidons, les uns identifiés "Wehrmacht", les autres "WD" marqués de la broad arrow.

Jerrican britannique à gauche et américain à droite. (Col. privée Philippe Léger)

Jerrican britannique à gauche et américain à droite. (Col. privée Philippe Léger)

ORIGINE DU NOM "JERRICAN":

Pendant la guerre, les Français appelaient les soldats allemands les boches, les chleus, les frisés etc. Les Américains les appelaient "Kraut" (diminutif de Sauerkraut, choucroute en allemand), les Britanniques les appelaient les "Jerries" et les pilotes de la R.A.F "les Huns". Un  récipient, un bidon, une nourrice se dit " Can" en anglais.

Aussi ce sont les militaires britanniques qui baptisèrent pour la première fois le bidon en l'appelant " Jerrican" ce qui, traduit littéralement, signifie "Le bidon boche".

LES DIFFERENTES ETAPES DE LA CONFECTION D'UN JERRICAN ALLEMAND OU ANGLAIS:

Les clichés suivants montrent les différentes étapes de fabrication  dans l'usine allemande AMBI-BUDD Presswerk de Berlin.

1°) L'emboutissage des ½ coques:

Les ½ coques étaient réalisées à partir de tôles d'acier. Celles-ci étaient embouties au moyen de grosses presses hydrauliques qui leur donnaient la forme définitive. Ce procédé était lourd à mettre en place à l'origine mais avait l'avantage d'apporter la certitude que chaque pièce serait identique, que le risque de déformation dû aux soudures était éliminé, que le risque d'un défaut d'étanchéité dû à une soudure imparfaite était réduit. De plus, le procédé avait l'avantage de permettre la réalisation d'un nombre élevé de pièces en un temps relativement court, ce qui était le but recherché.

Emboutissage des ½ coques à la presse. (Usine Müller de Schweln)

Emboutissage des ½ coques à la presse. (Usine Müller de Schweln)

2°) Emboutissage et façonnage des poignées:

Celles-ci sont façonnées par emboutissage dans la même tôle formant une pièce unique très résistante tant aux pliages qu'aux déformations résultant de chocs ou de surcharges par empilage.

 

Emboutissage et façonnage des poignées.  (Usine Müller de Schweln)

Emboutissage et façonnage des poignées. (Usine Müller de Schweln)

3°) Assemblage et soudure des demi coques:

Les deux ½ coques sont assemblées par un cordon de soudure à l'arc. Ce cordon sera réalisé d'un seul tenant sur les lèvres des ½ coques assurant ainsi l'étanchéité du récipient.

Assemblage et soudure des deux ½ coques. Détail d'une soudure.  (Usine Müller de Schweln)
Assemblage et soudure des deux ½ coques. Détail d'une soudure.  (Usine Müller de Schweln)
Assemblage et soudure des deux ½ coques. Détail d'une soudure.  (Usine Müller de Schweln)

Assemblage et soudure des deux ½ coques. Détail d'une soudure. (Usine Müller de Schweln)

4°) Pose et soudure du goulot:

Le goulot a une forme trapézoïdale spécifique, contrairement au jerrican américain qui, lui, a une forme circulaire. De plus, il possède un tuyau métallique qui fait office d'évent et empêche le refoulement du liquide lors du transvasement, détail que ne possède pas le jerrican américain. L'un comme l'autre sont assemblés par un cordon de soudure à l'arc.

 

Différences entre les deux types de goulots. Remarquez l'absence de tuyau évent sur le modèle de droite et le cordon de soudure assemblant les ½ coques sur le modèle de gauche. (Col. Privée)

Différences entre les deux types de goulots. Remarquez l'absence de tuyau évent sur le modèle de droite et le cordon de soudure assemblant les ½ coques sur le modèle de gauche. (Col. Privée)

5°) Pose et soudure des poignées:

Les poignées sont soudées sur l'ensemble au moyen d'un cordon de soudure à l'arc sur tout le pourtour métallique de la poignée.

6°) Etanchéité de l'ensemble:

Le récipient est testé avec de l'eau sous pression pour déceler d'éventuelles fuites. L'étanchéité du récipient est complétée par une peinture intérieure caoutchoutée spéciale, non soluble aux hydrocarbures et de couleur rougeâtre.

Un produit améliorant l'étanchéité est déposé à l'intérieur du jerrican. (Usine Müller de Schweln)

Un produit améliorant l'étanchéité est déposé à l'intérieur du jerrican. (Usine Müller de Schweln)

7°) Mise en peinture extérieure:

L'étape finale consiste à peindre l'ensemble, au pistolet à air comprimé, aux couleurs des corps d'armée auxquels le récipient est destiné: Feldgrau (gris-vert) pour la Wehrmacht,  Schwarzgrau (vert-foncé) pour les Panzers et Dunkelgelb (Jaune sable) pour l'Afrika-Korps

Mise en peinture finale. (Usine Müller de Schweln)

Mise en peinture finale. (Usine Müller de Schweln)

Plus de 22 millions de jerricans ont été produits par les Alliés pendant la 2e guerre mondiale.

A la fin de la guerre, les Américains récupérèrent des milliers de jerricans allemands

Un GI's décharge un camion plein de jerricans allemands. (NA/USA)

Un GI's décharge un camion plein de jerricans allemands. (NA/USA)

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